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Prix littéraire

Nice

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Prix littéraire

Ilza ALIJI élève de 1ere PRO 2 a été sélectionnée au Prix littéraire dans les cinq meilleures nouvelles.
Elle finit troisième du concours.

 

Rêver de vivre

J’aimerais ne pas être née, ou ne pas penser, ne pas réfléchir. J’aimerais ne pas avoir de conscience. Ou j’aimerais avoir un pouvoir et agir. Mais je n’ai que 8 ans.

Comment affronter le monstre sans arme, Il a mon cœur dans la paume de sa main. Il le broie, l’étouffe, le brise.

Pourquoi moi et pas les autres ? Pourquoi les autres et pas moi?

Suis-je née au mauvais endroit, au mauvais moment ? Tout ça, est ce de ma faute?Va-t-il partir un jour? Combien de temps encore allons-nous passer dans cette pièce sombre?

Dites-moi seulement ce que j’ai de moins que tous ces autres enfants.

Tous les monstres aiment leurs enfants pourquoi le mien ne me considère pas? Il m’abîme.

Pourquoi ma maman me répète qu’on s’en ira un jour mais ne me précise jamais quand, quand tout ça finira? Je rêve de ce jour.

Me voilà encore une fois sous la table, les mains me protégeant la tête, les yeux fermés si forts à en voir des étoiles. Le monstre est là, il n’a pas encore fini de jouer avec maman. Pourquoi leur jeu fait-il si peur ? Pourquoi elle pleure? Pourquoi dois-je me cacher sous la table tous les soirs?

Ah oui. Une fois, j’ai osé ouvrir la porte de la cage et apercevoir maman au sol, il m’a hurlé dessus. Sa voix raisonne encore entre ces murs humides et glacials.

Son coup me serre encore le cœur, j’en tremble à l’idée de prendre mon courage et la sauver.

Je suis tétanisée, frigorifiée, immobile. Je manque d’oxygène dans cette cage, mais je n’ose pas respirer plus fort. J’ai peur qu’il me remarque, que je le dérange. Ma mère n’ose pas rétorquer, s’opposer, riposter. Elle est tremblante, paralysée, le regard vide. Il va bientôt partir.

C’est fini pour ce soir je me sens partir.

Ce matin, maman me serre dans ses bras, ses bras rugueux, couverts de bleus, mais si forts. On part aujourd’hui. Loin. Non elle ne me l’a pas dit, je l’ai lu. Ses yeux me disent tout à moi. Tous les secrets du monde et les secrets de l’âme. Ses yeux me disent que son cœur est gros, qu’il déborde, qu’il va lâcher.

Elle prend un sac en plastique, avec un bout de pain froid de quelques jours, les passeports et mon pull préféré. J’en ai jamais eu d’autres mais j’aime dire que c’est mon préféré car elle me l’a cousu de ses doigts fins et fragiles, d’un assemblage de tissus qu’elle cachait au monstre.

 

“De fil en aiguilles, de jour en jour, je t’ai créé un souvenir de moi. Au cas où.” Tous les jours, j’avais peur que ce soit le jour du “au cas où”. Mais aujourd’hui on part. Maman nous sort de la cage. J’ai 8 ans, et aujourd’hui je respire en dehors de quatre murs humides. “Liberté”, “protection”, “justice” j’ai retenu seulement ces mots en chemin, pendant que nous courons. Elle rêve ? J’ai 8 ans mais je sais que c’est un mythe.

 Nous sommes dans le bus. Je suis apeurée. Elle tremble, plus que moi. Des heures interminables de route avant le terminus, je ne l’ai toujours pas lâchée, nos mains sont maintenant soudées, fixées, ancrées. Et nos âmes aussi.

Mais nous sommes “arrivées”. Quelles langues parlent-ils? Où sommes-nous? Cette place est gigantesque. Se cache-t-il quelque part ici? Je n’ose pas respirer, c’est le réflexe que j’ai appris dans la cage quand je voulais disparaître. Et je veux disparaître avant qu’il nous retrouve. Mon ventre est noué, elle regarde la foule devant elle, moi je regarde derrière. Au cas où.

 

 

J’ai peur de mourir. Mais j’ai encore plus peur de vivre. Cette pièce est tellement froide que je le ressens encore dans mes os. Vais-je un jour me réchauffer? Nos âmes mise en abîme vont elles un jour guérir ? “Pour une peau sèche et abîmée adoptez les bon gestes”, merci Lancôme, avez vous quelques chose pour nos cœur? Beaucoup de publicités pour vendre la beauté, mais peu pour la protéger. Maman c’est la plus belle du monde.

Chaque jour qui passe, j’ai peur de la perdre, de la revoir allongée, dans le coma, qu’elle me laisse seule, pleurer toutes les larmes de mon corps, dans l’ombre.

 

Ce pays semble si diffèrent, l’air est différent. L’air est chaud. Je me cache constamment derrière elle, elle est mon héroïne, dans tous les sens du terme. Je me sens différente des autres. Je ne suis jamais allée à l’école, je n’ai jamais eu de copine, je n’ai jamais côtoyé d’enfants. Moi je n’ai eu que maman et le monstre.

Mais je m’interroge, qui suis-je réellement ? Est ce que je mérite de renaître? Maman et moi sommes des Phœnix.

Nous sommes hébergées dans une pièce avec une petite fenêtre, un rideau pas très épais qui laisse transparaître la lumière, et une porte cassée mais jolie. Cette pièce aussi est froide, mais maman fait de la soupe. La soupe fait grandir les petits êtres, et guéri les grands maux.

Cette pièce aussi est sombre, mais maman est lumineuse ici, chaleureuse, et encore plus belle. Cet endroit est paradisiaque à mes yeux.

De fils en aiguilles, de jour en jour, et nous voilà à rencontrer beaucoup de monde qui sont “ là pour nous aider”, “liberté “, “protection”, “justice”, ce sont les mots que je retiens. J’ai 8 ans et j’ai, pour la première fois, de l’espoir. Peut être que ce n’est pas un mythe après tout.

 

Aujourd’hui je vais à l’école. Je ne veux pas être séparée de ma mère. Sera-t-elle encore là quand je rentrerai?

Mais après quelques larmes, je rentre enfin dans cette école: tous les regards sont sur moi, ils pensent aussi que je suis différente. Moi aussi je le sais que je suis différente.Je ne comprends pas cette langue. Je me sens fragile et nue. J’ai des vertiges. Maman n’est pas là. Je suis vide et j’ai le cœur qui se serre. Pourquoi ces choses m’atteignent sans me toucher ? Comment maman a-t-elle survécu?

Je ne sais pas quoi faire. J’arrange mes cheveux noirs et épais derrières les oreilles, ça m’occupe, ça fait petite fille normale. Je me surprends à rire d’un garçon qui me tire la langue, je me surprends à rougir, je baisse les yeux.

Je suis entrain de renaître, dans cette nouvelle vie, ce nouveau pays. C’est maintenant que commence ma nouvelle vie?

La maîtresse me présente à la classe, je sens mes joues rougir. Je ne sais pas comment arrêter mon cerveau de réfléchir, trop de pensées m’envahissent, trop de questions à cet instant précis.

Et si le monstre nous retrouve je n’aurais plus la force de renaître un jour. Combien de fois le Phœnix renaît il de ses cendres?

Beaucoup de filles de ma classe viennent me parler, elles savent que je ne les comprends pas. Je rêve de rigoler avec elles, de les comprendre, de sauter, de courir, d’apprendre, de jouer. De respirer si fort et remplir mes côtes d’oxygène. Ensuite, de faire de grandes études. J’ai osé rêver de ça depuis toujours, et rendre fière maman.

J’apprends 5 mots par jour, et aujourd’hui j’ai appris “yeux”, “ciel”, “nuit”, “fleur”, et “patience”. On parlait sûrement de maman.

Cela fait six mois que nous sommes ici. Je parle maintenant la langue française, je n’ai que des cours de français, et quelques amis.

Je suis si heureuse. Nous guérissons. La peau de maman n’est plus abîmée, bientôt son cœur ne le sera plus non plus.

 

Ce matin, il fait très sombre. Alors que d’habitude la fenêtre laisse place à la lumière des premiers rayons de soleil, avec le chant des oiseaux, et une bonne odeur de cuisine de maman qui met de bonne humeur, comment cela se fait il que ça sente l’humidité?

Mon lit est dur, je me sens mal, j’ai froid et mon corps est crispé. Une lumière blanche me transperce les yeux. Mon esprit est dans l’incompréhension, il est terrifié, mais mon cœur, mon pauvre cœur espère encore.

Je suis poignardée. Je ressens la fraîcheur de la lame dans mes entrailles, je sens le sang chauffer ma peau là où il coule. Quelle douleur inconnue.

Mon géniteur est un monstre, c’est un loup affamé, sans émotion et sans peine. Il m’adresse pour la première fois la parole: “ – j’ai l’impression que tu faisais un beau rêve… “. Son sourire malicieux et moqueur me noue la gorge, me noue le ventre, de ce qu’il me reste.

Ma dernière pensée est “au moins, c’est fini Maman”.

Nous n’étions pas des Phœnix finalement, nous étions des corbeaux errant dans les ténèbres.

 

                                 

    Aliji Ilza